Conférence “le réemploi dans les arts plastiques d’un principe de nécessité à une posture”

Introduction : Le réemploi une définition juridique restrictive

Plutôt que de vous donner une définition tirée d’un dictionnaire j’ai préféré m’arrêter un instant sur la définition juridique du réemploi.

Le réemploi : toute opération par laquelle des produits ou des composants qui ne sont pas des déchets sont utilisés de nouveau pour un usage identique à celui pour lequel ils avaient été conçus. 

Directive n° 2008/98/CE du 19/11/08 relative aux déchets

Dans cette même directive on trouve aussi des distinctions intéressantes et hiérarchisées entre le réemploi, le recyclage et la valorisation énergétique des déchets.

Alors pour résumé on a :

  •  le réemploi
  •  le recyclage ou l’objet est transformé pour en récupérer la matière première et créer ainsi un nouvel objet (identique ou non au précédent)
  • la valorisation énergétique ou toute matière est détruite pour produire de l’énergie.

La définition juridique du réemploi pose problème car elle ne prend pas en compte les pratiques visant à conserver l’intégrité d’un objet tout en le détournant de son usage initial. Ce qui est un élément central des pratiques des artistes plasticiens de même que les architectes:

L’exposition Matière Grise dans laquelle s’inscrit la conférence en est un très bon exemple.

L’autre problème de cette définition c’est qu’elle n’inclut pas une autre pratique très répandue chez les artistes plasticiens : qui consiste à faire les poubelles. Et donc à utiliser des objets considérés comme des déchets.

Les limites de cette définition pourraient sembler anecdotiques mais elles soulignent aussi les difficultés qu’ont les institutions parlementaires quand il s’agit de se saisir de pratiques artistiques dans toutes leurs diversités.

Arnold Esch, historien médiéval
Arnold Esch, historien médiéval

Alors pour bien embrasser la grande variété des pratiques de réemploi et élargir la définition juridique proposée ci-dessus je me suis attaché au travail d’un historien : Arnold Esch, spécialiste de l’époque médiévale.

Ce dernier a proposé en 1998, dans un article nommé reimpiego (réemploi en italien) une distinctions entre deux formes de réemploi l’Überleben et  la Nachleben.

L’Überleben correspond à l’action visant à préserver l’intégrité d’une chose ou d’un savoir par tous les moyens : que ce soit par des « fouilles archéologiques », l’exploration d’archives et de manuscrits ou même en menant des opérations de restaurations. Ici on s’approche  de l’esprit la définition juridique du réemploi comme évoquée précédemment où il s’agit de conserver une chose et son usage premier.

La Nachleben renvoie quant à elle à une notion plus progressiste :  évoquant une vie après la vie « par transformation continue » des vestiges du passé.

Ces deux approches du réemploi (préservation/transformation) s’expriment tout au long de l’histoire et de l’histoire de l’art et vous allez vous en rendre compte au travers des exemples que je vais vous donner.

L’idée étant pour moi s’est de vous montrer (et c’est la fin de mon introduction) qu’au-delà du principe de nécessité ou de bon sens qui amène les êtres humains à réutiliser une chose plutôt qu’à la jeter et bien le réemploi intègre aussi des considérations, autres :  esthétiques, symboliques et aussi politique.

 

I) Le réemploi dans l’histoire, aù delà du principe sobriété :

Alors avant de véritablement évoquer le réemploi du côté des artistes plasticiens, je souhaiterais faire un petit saut dans le passé en vous parlant d’archéologie.

La première fois ou j’ai entendu parler de réemploi c’était en archéologie car au risque de casser le mythe des archéologues en chapeau fedora et fouet à la hanche il est une chose étonnante dans ce milieu c’est l’attrait pour les dépôts d’ordures.

Les poubelles intéressent beaucoup les archéologues parce qu’en fouillant cet espace on est sûr de trouver du mobilier archéologique en grande quantité (donc on s’ennuie moins) et cela nous donne énormément d’informations sur la vie des personnes et en particulier leur niveau de richesses.

Et on y découvre un fait simple: plus on est riche, plus on jette. Il y a donc des grandes disparités économiques en terme de production de déchets. On remarque aussi que dans des époques plus anciennes globalement on a tendance à moins jeter que dans notre société contemporaine . C’est un fait archéologique qui ne nous surprend pas véritablement.

Alors on jette moins tout simplement parce que l’accès au ressources est plus complexe.Nous n’avons pas les mêmes réseaux de transports, ni les mêmes capacités de transformations ou de productions.

A) Deux exemples anciens de réemploi :  la céramique et la pierre

La céramique

Un des mauvais élèves de l’antiquité s’agissant du réemploi ce sont les romains car ces derniers ont développé un réseau de transport et de production très performant. C’est d’ailleurs pour ça qu’on retrouve une grande quantité d’éléments mobiliers dans les fouilles qui sont réalisées et en particulier les amphores. Dès qu’une amphore est un peu fêlée on la met à la poubelle parce que l’on sait qu’on pourra en avoir une autre facilement et pour un prix raisonnable.  On sait aussi qu’à la même époque d’autres peuples ont mis en place des processus de recyclage des céramiques qui sont broyées pour en fabriquer de nouvelles, probablement pour des raisons économiques mais peut-être aussi par principe de sobriété.

Ce réemploi des céramiques perdure ensuite dans l’histoire et dans d’autres espaces géographiques avec la pratique que certains d’entre vous connaissent peut-être c’est celle du Kintsugi. Qui est une méthode japonaise de réparation des céramiques à partir de laque et de poudre d’or.

 

 

 

La Pierre

La céramique est un exemple intéressant mais finalement assez anecdotique dès lors qu’il est mis en perspective avec la pierre qui est sans conteste le matériau le plus sujet aux pratiques de réemploi dans l’histoire. Tout simplement parce que c’est un matériau difficile à extraire et aussi parce qu’il est extrêmement lourd et donc nécessairement coûteux à transporter.

Souvent ce réemploi est pratiqué de façon utilitaire voir opportuniste comme dans cet exemple local que l’on appelle de la Dame de Barnenez. Il s’agit d’une d’une gravure généralement identifiée comme étant celle d’une divinité féminine datant du néolithique. Cette gravure est visible sur une pierre de réemploi du couloir de la chambre funéraire J du Cairn de Barnenez à Plouezoc’h.

La preuve que nous sommes en présence d’une pierre de réemploi nous est apportée par le fait que la pierre n’est pas issu des carrières ou on été extraites les autres pierres du site. Mais surtout cette pierre a été utilisée comme dalle de plafond ce qui montre bien qu’elle a été détournée de son usage initial. La contemplation de la gravure n’étant permise qu’en étant allongée sur le sol en plein milieu du passage, nous comprenons bien qu’il ne s’agit pas là d’une facétie d’architecte mais bien d’une action principalement utilitariste.

B) L’appropriationnisme ou la fonction prosélyte du réemploi

Le réemploi de matériaux issus d’anciens site religieux pour la pratique de nouveaux cultes est une pratique courante. En Bretagne on a par exemple des Menhirs datant du néolithique surmontés de croix chrétiennes. Cette appropriation s’inscrit dans une démarche prosélyte c’est à dire une volonté d’asseoir une religion en effaçant progressivement les vestiges des cultes qui l’ont précédés. (cf: Asger Jorn, symboles gravés dans les églises du Calvados)

Un exemple parmi tant d’autres. Dans l’église Saint-Aventin en Haute-Garonne on a identifié  des pierres de réemploi au niveau du chevet.

Enchâssés dans le mur  au-dessus et au-dessous d’une stèle funéraire destinée à un couple on distingue deux autels dédiée à Abellio.

Cette présence d’ex-voto associés à une divinité païenne d’origine pyrénéenne à l’intérieur même d’un édifice chrétien est particulièrement étonnante. Mais elle manifeste en réalité d’une tentative de désamorçage des cultes païens par un processus d’absorptions.

A l’opposée d’une logique négationniste, l’appropriationnisme chrétien procède d’une volonté d’opérer une transition en “douceur”, comme un trait d’union entre croyances anciennes et païennes et nouvelles croyances monothéistes.

Cette même logique est appliquée dans l’exercice même du culte. C’est ainsi qu’au IVe siècle, la date du 25 décembre a été choisie en totale déconnexion avec la date supposée de la naissance de jésus comme date pour la fête de Noël, principalement dans le but de la substituer aux fêtes païennes qui étaient d’usage à l’époque, comme la fête de la renaissance du Soleil Invaincu (sol invictus), les saturnales ou même le solstice d’hiver.

C) La fonction politique du réemploi

L’église d’Outremécourt fut édifiée à partir de 1698, sa particularité réside dans le fait d’être en quasi-totalité composée de matériaux provenant des ruines de la citadelle de La Mothe-en-Bassigny. Cette place forte propriété du duc de Lorraine était tombé quelques mois auparavant à l’issu d’un siège mené par l’armée française.

Les nobles ayant financés les travaux de construction de l’église étant des farouche défenseur du duc de Lorraine, le choix de réemployer les pierres du château s’inscrit dans une démarche patriotique. L’église nouvelle est ainsi associé à une double fonction, lieu d’exercice du culte et  monument commémoratif de la défaite, une manière aussi de placer dieu du côté des vaincus.

C’est un très bon exemple d’une volonté de donner au réemploi une portée symbolique et idéologique. L’objectif est d’établir une filiation spécifique avec le passé.  l’objet se lit alors comme relique, un fragment survécu d’un monde disparu.

 

D) Art et réemploi des pratiques anciennes

Nous allons enfin entrer dans le vif du sujet et nous consacrer exclusivement aux pratiques de réemploi du côté des artistes plasticiens.

Un des exemples classiques et les plus anciens de réemploi chez les artistes c’est celui du repentir.

Le repentir : c’est la correction qu’un artiste apporte à une œuvre. Parfois il s’agit de simples modifications mais parfois par soucis économique ou par souhait de cacher définitivement une œuvre qu’on récuse et bien on la recouvre entièrement.

Les outils de radiographie ont permis de faire de nombreuses découvertes qui nous montrent combien cette pratique du repentir était coutumière pour les artistes. Une des plus récentes montre même que parfois les ajouts postérieurs ne sont pas réalisés par l’artiste lui-même comme par exemple avec : Le Martyre de Saint Sébastien de Palomino Y Velasco.

A priori il s’agit d’un sujet religieux classique, le martyre de saint Sébastien transpercé de flèches sous le règne de l’empereur Dioclétien.

Cependant l’équipe en charge de la restauration de l’œuvre en 2017 fait une découverte étonnante.

En réalité la peinture originale de Palomino Y Velasco ne représentait pas Saint Sébastien car l’ensemble des attributs du martyr chrétien ont été peints a posteriori. Entre 100 et 200 ans après. Comme on peut le voir sur les parties en jaune de la photographie ci-contre.

On a donc là une forme de réemploi qui opère d’un travestissement d’une œuvre originale pour en changer le sens. Les raisons de ce détournement nous sont inconnues car trop éloignées dans le temps et cela restera probablement un mystère.